
Nous étions un peu plus de quatre-vingt-dix personnes à cette session, réparties en trois tiers à peu près égaux d’Amis laïcs, de Sœurs et de Frères. Ce fut un temps à la fois studieux et détendu et les Frères africains ont joyeusement animé la veillée du samedi.
Nous n’avons pas disserté sur la non violence. Nous avons cherché à repérer les processus qui nous entraînent à devenir violents et les possibilités de les reprendre en chemin de justice. Il y a dans la violence des éléments à réutiliser, une énergie à ne pas rejeter. Hervé Ott fut animateur plus qu’enseignant et nous a aidés à connaître et utiliser quelques outils pour analyser et ajuster concrètement nos comportements. Son apport est donc bien difficile à résumer. Voici donc non pas un compte-rendu mais quelques points qui m’ont semblé plus pertinents. C’est ce que j ai compris et retiens de ces deux jours.
• Il y a conflit et conflit
L’agressivité est d’abord liée à l’élan vital, à la lutte pour la vie et déjà chez les végétaux. Chez l’animal, sa puissance est régulée par l’instinct. L’homme, lui, est livré au désir. Malheur à celui qui est dépourvu de volonté de vivre et ne sait pas se défendre : il se fera tondre la laine sur le dos et servira facilement de bouc émissaire ! Ce désir sans limitation devient vite convoitise : chacun veut imiter l’autre, posséder ce qu’il a ou cherche à acquérir. Ils rivalisent pour l’obtenir. Une négociation peut s’ouvrir où chacun précise bien tant ce qu’il tient pour son bon droit que son désaccord avec tel comportement de l’autre. Un nouvel équilibre entre des intérêts divergents se cherche, un compromis s’établit. Le conflit se révèle alors comme un moyen positif d’adaptation et de changement. C’est le conflit d’intérêts. Mais la rivalité peut tourner à la dispute. Chacun s’en prend à l’autre. Il ne dit plus je veux ceci mais tu n’es jamais content, il accuse et juge son adversaire. La spirale de la violence s’enclenche, le conflit se transforme en une dispute sans fin entre des personnes dressées face à face. Il est devenu conflit d’identité. Le mécontentement et même l’emportement peuvent exister dans ces deux formes d’opposition, mais le sens en est très différent. Dans le premier cas, la colère est pour - pour trouver une issue, établir la justice ; dans le second elle est contre, elle cherche à faire mal et à détruire.
• Sortir ses émotions
L’émotion est une réaction physiologique, intense et brève qui jaillit du fond de soi vers l’extérieur en perturbant le corps et l’esprit. Elle se lit sur le visage et signale à moi-même et aux autres que je viens de franchir une limite. Source puissante d’énergie surgissant sans contrôle et perturbant la raison, elle est redoutée. On nous a appris à dominer nos émotions, à les juguler voire à les nier et à les refouler. Pourtant, étouffées et rentrées, elles deviennent un poids intérieur qui mine et sortira un jour violemment. Mieux vaut les accueillir et mettre des mots sur elles. Cela les canalise et aussi libère et soulage. Les dire oblige à se ressaisir, à retrouver sa respiration et ses esprits, à se déscotcher d’elles. C’est parce que nous n’autorisons pas nos émotions à se dire que nous n’en finissons pas de juger les autres. Elles jouent en effet un grand rôle dans les relations et donc dans les conflits, tant pour les apaiser que pour les entretenir. A leur origine, on trouve souvent deux d’entre elles : la peur, qui paralyse ou rend méchant ; et la colère contre, qui, refoulée, devient rancune et haine.
• Écoute et parole
Dire son émotion permet donc de la dédramatiser et de l’évacuer, hurler son désir de vengeance l’atténue. Les psaumes de vengeance sont faits pour que, exprimant notre rage contre, nous revenions à une colère pour. En outre, Dieu a le dos large. Depuis Job, nous savons que nous pouvons lui cracher notre animosité. Et avec la mort de son Fils, il en a vu d’autres ! Ne pas avoir les mots, le vocabulaire pour exprimer ce qu’on ressent rend fou. Ne rencontrer qu’un mur en face de soi aussi, parce qu’on se sent tenu pour rien. Les actes de violence sont une (mauvaise) façon de dire ce qu’il y a en soi et n’arrive pas à sortir ; et pour montrer qu’on existe bien. Le langage est souvent source d’incompréhension et de désaccord. Pour avancer, il faut accepter d’écouter l’autre et de sortir soi-même de son silence. Reformuler devant lui ce que j’ai compris sert à vérifier ensemble que je l’ai bien entendu. Un médiateur est parfois nécessaire pour faciliter la compréhension réciproque. Dans les conflits interculturels en particulier, cette personne aura à faire éclairer les choix de chacun : J’ai agi ainsi parce que.... Il demandera que soient expliqués les mots importants, les valeurs qu’ils traduisent, les présupposés inconscients sur lesquels elles se fondent. Quand quelqu’un dit sa souffrance, écouter, dans ce qu’elle raconte, la personne qui parle. En mettant des mots sur sa souffrance, elle se libère et se retrouve elle-même. En parlant, elle se dit.
• Comment réduire la violence d’un conflit ?
Il est normal d’être avec les stigmatisés de la société et les blessés de la vie, au même niveau mais pas à leur place ; non par pitié - elle fait se pencher sur, elle tombe de haut en bas - mais par compassion, par empathie. Refuser le rôle de sauveur : celui qui, prenant le parti des victimes, agresse leur agresseur qui alors devient à son tour victime. Loin de diminuer, la violence continue et se renforce. Prendre le rôle de garant. Il n’a pas de colère contre l’agresseur et même ressent de la compassion pour les deux adversaires, car être en solidarité avec des souffrants n’empêche pas d’entendre la souffrance des autres. Il est solidaire sans prendre parti, sans être partisan. Il ne juge pas les personnes, il rappelle le droit, quel qu’il soit, et invite à chercher ce qui est juste. Ainsi, il ne fait pas de miracle mais il ouvre doucement à une violence moindre. Tenir ce rôle implique d’accepter un certain écartèlement et de passer parfois pour un traître. Dans un groupe où il y a des décisions courageuses à prendre, il ne faut pas tout bloquer ou toujours renvoyer à plus tard. Il vaut mieux être violent que lâche a pu écrire Gandhi. Reste que la règle de la majorité fonctionne souvent comme une exclusion alors même que le jeu démocratique exige la participation de tous. La minorité à des droits, comme celui d’être entendue dans ses peurs et dans ses espoirs. Pourra-t-elle continuer à faire partie du groupe ? La majorité, elle, se posera la question et aura à savoir si elle prend le risque de son départ. Car il y a des décisions unanimes mais non uniformes : on décide de rester ensemble même sans faire la même chose.
• Renoncer à son bon droit
Quand l’objet disputé n’est pas partageable ou que le temps a entériné une situation issue d’un coup de force, on peut être amené à renoncer à son bon droit, à laisser son manteau dit l’évangile de Mathieu (5,38). En acquiesçant, en me défaisant volontairement de ce droit, j’affirme ma liberté. Depuis Abel, le statut de la victime innocente, du juste persécuté, est central dans l’Écriture. Celle-ci y attache plus d’importance qu’à la culpabilité du meurtrier. L’innocence de Jésus est constatée même par Hérode ou Pilate. Il est l’agneau pascal.