
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, ce n’est pas pour toi mais pour le donner aux autres »
Bien sûr, je fus marqué par mon enfance dans ce pays d’Italie et mes racines vénitiennes. Nous étions six enfants : cinq frères et une sœur, nés dans une grande famille paysanne. Durant cette période, nous vivions avec les oncles, les tantes, les cousins... trente-cinq personnes ensemble ! Il y avait du travail pour tous selon les capacités et les âges de chacun. Tout était fabriqué à la maison : de la filature et du tissu aux habits ; les roues des charrettes ; les tonneaux pour le vin ; les meubles comme un lit, une armoire. Avec sa forge, la maison était comme une petite usine où se réalisait tout le nécessaire pour vivre.
Tous les soirs, la prière en commun était proposée. Quand je considère ces moments du passé, je réalise que l’expression de foi était une vie en profondeur, les rites n’étaient pas les premiers. L’été, à cause des tâches à la terre, les adultes étaient absents de ce partage. Nous, les enfants, attendions avec impatience ce moment là. Une cousine de mon père nous menait au bout d’un pré où un cousin avait édifié un oratoire. Après le temps de la prière, il nous était offert quelques minutes de détente : jeux avec balançoire, petit manège en bois pour six et bien d’autres que nous avions inventés. C’était des moments de joie, de bonheur pour les quinze enfants que nous étions.
Il y avait aussi les fêtes qui ponctuaient l’année dont celle de Noël que nous attendions avec impatience. Au début de l’Avent, nous préparions l’argile pour faire des moutons et les briquettes des maisons fabriquées une à une. Pour les tuiles, il fallait étudier leur forme et calculer leur nombre selon la surface de la toiture. Nous étions heureux de présenter tout un village avec ses habitants, ses animaux. Après, qu’en restait-il ? Il nous était demandé de tout démolir, nous laissant comprendre que l’année suivante serait réalisée un crèche encore plus belle puisque nous serions « plus grands » . Mais, je crois, la vraie motivation de cet abandon était l’apprentissage d’un certain détachement pour les choses matérielles.
Et puis, ce fut la guerre. Les écoles furent fermées. Le quotidien est devenu une école, l’école de la vie. Et il a fallu émigrer, solution la plus immédiate avant que tout se stabilise.
« Vous n’êtes pas des étrangers, vous êtes de la famille de Dieu »
Ces mots « émigré », « étranger » veulent souvent dire que ces personnes ont perdu leurs racines, sont peut-être devenues gênantes pour certains. Seulement, ceux qui ont vécu cette émigration connaissent le poids de ce mot, surtout quand cette expérience se vit à quinze ans. Passer d’un monde presque idyllique à celui où il faut se battre ; vivre l’abandon de sa langue maternelle, de sa culture, de ses habitudes ; quitter les siens, ses amis... Un jour, début 1947, mon père m’a annoncé qu’il faut partir, lui et moi. Tout est désorganisé en Italie après la guerre, la famille est devenue trop grande : partir en France est devenu nécessaire. Début août 1947, cette date a marqué ma mémoire au fer rouge parce que tout devint nouveau. Ma mère me confectionna alors un petit sac de plage avec quelques affaires de rechange. Je l’observais. Elle me dit alors, me regardant avec douceur : « L’espérance doit être plus grande que ce petit sac. »
Et puis, le soir de Noël 1947, à vingt-trois heures, ma mère, mes frères, ma sœur nous rejoignaient dans la région de Valence d’Agen. Tout le monde s’installa dans une petite ferme où mon père et moi étions métayers. Dans les dix années qui suivirent, j’ai travaillé dans une école d’agriculture du Gers tenue par les Frères des écoles chrétiennes. J’y étais moniteur pour les travaux agricoles. En même temps, je jouais des percussions dans un orchestre qui se produisait dans les bals, les dancings. J’ai eu aussi la chance de rencontrer la JAC.
La perspective d’une vie religieuse m’est venue d’abord entre neuf et dix ans puis s’est évanouie jusqu’à mes vingt-neuf ans. A cet âge, n’est-il pas temps de savoir et de décider ce que l’on veut faire de sa vie ? Je fus invité pendant trois jours à une retraite de la JAC dans un couvent de Dominicains. Au dernier jour, après la prière de complies, toute la communauté s’est dirigée en procession, toute lumière éteinte, jusque devant la Madone autour de laquelle brillaient quelques cierges. Là fut chanté le Salve Regina. A ce moment, je fus bouleversé ; j’ai senti, comme une évidence venant de je ne sais où, une certitude : celle de ma vocation religieuse. Mais alors surgit la question : vers quelle famille religieuse ? J’ai commencé à aller voir les Dominicains, les Jésuites, les Pères blancs... mais non, là ne me semblait pas être ma place. Et puis, les Frères des écoles chrétiennes de Pibrac m’invitèrent pour une animation musicale en fin d’année d’étude. Parmi les invités était un religieux tout de gris vêtu. Je le remarquais et appris qu’il était FMC et s’appelait Paul Rougnon.
A ce moment là, mon cœur, qui se mit à faire « boum-boum », me dévoila la famille à laquelle je devais appartenir. Cependant, je partis en enfourchant ma moto sans entrer en contact avec lui. Ce fut un mois plus tard que je me présentais à La Croix- sur-Ourcq et commençais ce temps de noviciat que j’ai beaucoup apprécié. Et l’engagement définitif ? Que de questions ! Suis-je digne ? Je ne suis allé que deux ans à l’école ! Je ne suis qu’un manuel ! Mais il y avait et il y a l’amitié des frères, leur confiance, la force d’ « en haut » qui témoignaient que je n’étais pas tout seul. Cette foi qui donne la volonté d’aller vers l’avant : alors, en avant toute !
Au sein d’entreprises, je me suis formé à la maçonnerie, à la taille de la pierre. J’ai travaillé une quarantaine d’années dans la restauration de bâtiments : l’église de Néret dans l’Indre et surtout l’abbaye de Boscodon dans les Hautes Alpes. Temps de joie aussi par les rencontres, les amitiés créées, notamment avec les jeunes du lycée d’Embrun venant tailler la pierre et sculpter dans mon petit atelier. Et quel bonheur de donner forme à toutes ces pierres pour qu’elles « ressuscitent » l’architecture du Moyen âge !
Mais en 1985 se déclara une maladie professionnelle qui bloque les voies respiratoires : la silicose. Une grande fragilité s’était emparée de moi. Ce fut l’occasion de donner un autre souffle à ma vie, même si quelquefois ce fut dans la souffrance. Bien sûr, j’ai eu besoin d’un traitement. Mais peut-être que le plus efficace fut celui que je poursuis encore avec la musique : souffler dans une flûte de pan roumaine.
A l’abbaye de Boscodon où je vis avec une petite communauté de Dominicains et Dominicaines, je m’adonne à quelques tâches qui me réjouissent : accompagner les visiteurs, leur faire découvrir par le cœur le message de foi des moines bâtisseurs ; fabriquer des flûtes de pan pour tout amoureux de cet instrument et organiser une fois l’an un stage avec un musicien professionnel ; donner vie florissante au potager. L’ennui ne me guette pas. Et des projets, j’en ai toujours. L’un d’eux est en réalisation : un orgue tout en bois (les deux cent trente-huit tuyaux dorment dans mon atelier) qui comptera neuf registres et un pédalier de seize pieds. Des amis en terminent la mécanique et nous espérons qu’il chantera pour Pâques 2005. Depuis mon enfance, je n’ai cessé d’être heureux. Quelle chance et quelle joie de tenir debout même au plus creux de la vague provoquée par la maladie. Tout a été une construction intérieure avec la présence de ceux qui m’ont aidé : ma famille, et celle dite « religieuse », les amis. Les bâtiments romans demeurent aussi pour moi les témoins d’une vie intérieure riche de l’expression de la foi en Dieu, de sa présence : signes d’Espérance où l’homme est comme prophète vers un devenir. Tout cela m’a construit heureux, oui, heureux !
Voir le site de l’abbaye de Boscodon
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Et si tu l’as reçu, ce n’est pas pour toi
mais pour le donner aux autres. »
Frère Isidore DALLA NORA
Boscodon (Hautes Alpes)